Des varices aux starting-blocks : comment les bas de compression ont changé de clientèle
Conrad Jobset et les varices : l’invention d’un médecin pragmatique
En 1950, un médecin allemand du nom de Conrad Jobset cherche comment contenir le gonflement variqueux de ses patients. Sa solution : exercer une pression graduée sur la jambe, plus forte à la cheville, décroissante vers le genou. Le principe est mécanique, presque brutal dans sa simplicité. Le sang stagne dans les veines ? On le pousse vers le haut. L’idée n’est pas nouvelle : des bandelettes de tissu enroulées autour des jambes existaient déjà dans l’Antiquité, et les archéologues ont retrouvé des chaussettes vieilles de plus de 2 000 ans dans des tombes égyptiennes. Jobset, lui, industrialise le concept et lui donne une indication médicale précise. Pendant des décennies, ces bas restent l’apanage des services de phlébologie et des longs vols en avion. Le monde sportif n’y prête aucune attention.
2007, Ajmol Ali et les 28 coureurs : le sport s’empare du sujet
Tout change en 2007. Le professeur Ajmol Ali, de l’Université de Massey en Nouvelle-Zélande, recrute 28 coureurs amateurs et leur fait passer deux types de tests : des navettes avec une heure de récupération entre les séances, et un 10 kilomètres sur route à allure soutenue.[¹] La moitié porte des bas de compression graduée jusqu’aux genoux, l’autre conserve ses chaussettes habituelles. Les résultats sur la performance pendant l’effort sont sans appel : aucune différence entre les deux groupes. En revanche, les coureurs portant les bas rapportent moins de courbatures le lendemain du 10 kilomètres. C’est peu. Mais c’est suffisant pour éveiller la curiosité d’une cinquantaine de laboratoires qui vont se pencher sur la question dans les années suivantes.
Cinquante labos, cinquante études, et un biais qu’on ne dit pas toujours
Ce que ces recherches produisent est globalement positif. Ce n’est pas une surprise : seules les expériences concluantes passent la barre de la publication. Ce biais de publication concerne toutes les matières scientifiques, mais il est particulièrement visible dans le domaine du sport et des équipements. Certains contrats de recherche l’écrivent même noir sur blanc : « si vous ne trouvez rien, vous ne publiez pas. » Cinquante labos sur le coup, quarante-neuf ne trouvent rien, un seul obtient un résultat positif qui sera relayé par les médias. La réalité des bas de compression se trouve probablement quelque part entre les deux.
Ce que les études publiées disent sur la performance mérite qu’on y regarde de plus près.
Pendant l’effort, les chaussettes ne font pas de miracle
Les tests navette et le 10 kilomètres : premiers résultats décevants
L’étude d’Ali posait la question de départ. Les suivantes ont voulu affiner. Des chercheurs allemands de l’Université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg se sont intéressés aux seuils ventilatoires : selon eux, les bas compressifs au niveau du mollet pourraient décaler légèrement ces seuils et améliorer ainsi la performance en course à pied.[²] L’hypothèse est séduisante. Mais quand le professeur Stuart Armstrong, à l’Université Monash de Melbourne, reprend l’ensemble des données disponibles, le tableau est plus nuancé.[³] Sur la performance pendant l’effort, les avis des seize dernières années de recherche sont partagés. Les facteurs positifs identifiés restent très à la marge.
Seuils ventilatoires, débit sanguin : ce que certaines études ont cru voir
Du côté du football, Samuel Valencia Gimenes, de l’Université de Triangulo Mineiro au Brésil, a testé les bas de compression sur des joueurs devant disputer deux matchs espacés de seulement 72 heures.[⁵] Résultat : aucune différence notable sur la perception de l’effort, la fréquence cardiaque ou la distance totale parcourue. Une autre étude brésilienne, publiée en 2021, nuance légèrement ce constat : lors du second match, les joueurs du groupe compression passaient plus de temps dans les zones de vitesses élevées. Un avantage pointé par les auteurs, mais qui reste difficile à isoler des autres variables. La revue de littérature de Gustavo Mota, de l’Université de Lausanne, dresse un bilan similaire : des résultats mitigés, des effets ponctuels, rien de systématique.[⁴]
La méta-analyse de 2025 qui referme le débat
La revue systématique avec méta-analyse publiée dans le Journal of Sport Rehabilitation en avril 2025 constitue à ce jour la synthèse la plus complète disponible sur le sujet, portant sur 28 essais cliniques et 600 coureurs.[⁸] Sa conclusion est claire : porter des bas de compression pendant la course ne modifie pas les paramètres physiologiques, ne change pas la performance, et n’influence pas les résultats perceptuels. L’effet placebo lui-même ne résiste pas à l’analyse. Pour la performance en cours d’effort, le dossier est provisoirement clos.
Là où les chaussettes semblent tenir leurs promesses, c’est précisément là où on les attendait le moins.
Après l’effort, c’est une autre affaire
Melbourne, Canberra, Gold Coast : 33 marathoniens et 50 secondes retrouvées
L’étude d’Armstrong à l’Université Monash de Melbourne reste la référence sur la récupération.[³] Trente-trois athlètes ayant couru les marathons de Melbourne, Canberra ou Gold Coast entre 2012 et 2013 ont porté leurs bas de compression pendant les 48 heures suivant la course. Deux semaines plus tard, tous repassaient un test de course progressive sur tapis jusqu’à épuisement. Comparé au même test effectué 14 jours avant le marathon, le groupe compression avait amélioré son temps moyen de 2,6 %, soit environ 50 secondes. Le groupe placebo, lui, avait reculé de 3,4 %, soit environ 60 secondes perdues. L’écart entre les deux groupes représente plus d’une minute sur un test d’effort maximal, deux semaines après un marathon. C’est considérable. Pour aller plus loin sur ce que le marathon fait au corps et au cerveau dans les semaines qui suivent, cet article apporte un éclairage complémentaire.
Les footballeurs brésiliens et la deuxième mi-temps
L’étude de Valencia Gimenes apporte un éclairage complémentaire sur des efforts répétés à court intervalle.[⁵] Vingt joueurs de football, deux matchs en 72 heures, groupe compression contre groupe témoin. Sur la récupération perçue et la réduction des douleurs musculaires entre les deux matchs, le groupe compression marque des points. Ce n’est pas spectaculaire, mais dans un calendrier de compétition chargé, récupérer un peu mieux entre deux matchs rapprochés peut faire la différence sur le terrain au moment où ça compte. On retrouve la même logique dans les mécanismes de fatigue à l’entraînement : ce n’est pas l’effort lui-même qui pose problème, c’est l’accumulation sans récupération suffisante.
Ce que la pression fait concrètement au sang et aux muscles
Le mécanisme est mieux compris aujourd’hui. La compression graduée accélère le retour veineux, réduit la stase sanguine dans les membres inférieurs et limite l’œdème post-effort. Les marqueurs de dégradation musculaire, souvent présentés comme les « déchets » de l’effort, sont en réalité de précieux précurseurs d’adaptation. En les évacuant plus vite, on accélère la phase de récupération. Ce que le port des bas après l’effort fait au muscle, c’est essentiellement lui donner les conditions pour commencer son travail de reconstruction plus tôt.
Reste à savoir si cet avantage justifie tous les budgets qu’on lui consacre.
Ce que le praticien observe et ce que ça change pour vous
Pressothérapie à 1 400 euros : mieux que des chaussettes ?
Depuis quelques années, un nouvel appareil fait sensation dans les salles de sport et les centres de récupération : les manchons de pressothérapie. Ces dispositifs, qui ressemblent à un pantalon bouffant dans lequel on glisse ses jambes après la séance, coûtent souvent plus de 1 400 euros. L’argument commercial est séduisant : une pression dynamique, des gradients multiples, une technologie que les chaussettes ne peuvent pas offrir. Szczepan Wiecha, de l’Université de médecine de Varsovie, a repris l’ensemble des travaux publiés sur le sujet.[⁶] Sa conclusion est sans ambiguïté : la pressothérapie n’accélère pas la régénération musculaire, n’améliore pas les performances ultérieures, et ne fait pas mieux que les bas de compression classiques. Quelques publications signalent une légère réduction des courbatures dans les jours suivants. Rien de spectaculaire.
Le cas particulier des profils à risque vasculaire
Il existe des situations où les bas de compression ne relèvent plus du choix sportif mais de la précaution médicale. Amanda Zaleski, chercheuse américaine porteuse d’une mutation génétique appelée facteur V Leiden, prédisposant à la thrombophilie, a couru deux marathons consécutifs, l’un avec bas de compression, l’autre sans.[⁷] Les analyses sanguines post-course ont montré que les bas réduisaient de façon significative l’impact du marathon sur l’hémostase et le risque de formation de caillots. Pour les sportifs présentant des antécédents veineux, une thrombose ou une prédisposition génétique connue, la question ne se pose plus en termes de performance : elle se pose en termes de sécurité. Un point à aborder avec son médecin avant de prendre le départ d’un ultra.
Ce que je vois en consultation
En consultation, je croise régulièrement des patients qui portent des bas de compression à l’effort, convaincus qu’ils courent mieux avec. Certains ont raison de les garder, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la performance. D’autres pourraient les ranger dans le sac après la course plutôt que pendant. La science ne dit pas que ces chaussettes sont inutiles. Elle dit qu’elles sont utiles au bon moment. Après un effort long et exigeant, elles méritent leur place dans la trousse de récupération, au même titre qu’une alimentation anti-inflammatoire adaptée ou une bonne nuit de sommeil. Pendant l’effort, elles ne feront probablement pas la différence sur le chronomètre. Mais si elles vous donnent confiance, la science n’a pas encore trouvé comment mesurer ça.
Vos jambes méritent une récupération qui tient la route
Certains patients arrivent en consultation avec des bas de compression vissés aux mollets depuis des mois. D’autres n’ont jamais pensé à regarder ce qui se passe entre deux séances. Dans les deux cas, on trouve souvent la même chose : un corps qui compense sans qu’on lui ait posé la bonne question.
Sources et références
Cet article est issu de la lecture de « Pour ou contre les bas de compression ? », Sport & Vie n°214, enrichie de recherches complémentaires. Auteur : Anthony MJ Sanchez, Universités de Perpignan et de Lausanne.
[¹] Ali A, Caine MP, Snow BG. Graduated compression stockings: physiological and perceptual responses during and after exercise. Journal of Sports Sciences, février 2007.
[²] Kemmler W, von Stengel S, Köckritz C, Mayhew J, Wassermann A, Zapf J. Effect of compression stockings on running performance in men runners. Journal of Strength and Conditioning Research, janvier 2009.
[³] Armstrong S et al. Effects of Wearing Compression Stockings on Exercise Performance and Associated Indicators: A Systematic Review. Open Access Journal of Sports Medicine, janvier 2020.
[⁴] Mota GR et al. Compression socks and functional recovery following marathon running: a randomized controlled trial. Journal of Strength and Conditioning Research, février 2015.
[⁵] Valencia Gimenes S et al. Compression Stockings Used During Two Soccer Matches Improve Perceived Muscle Soreness and High-Intensity Performance. Journal of Strength and Conditioning Research, juillet 2021.
[⁶] Wiecha S et al. The Effect of Pressotherapy on Performance and Recovery in the Management of Delayed Onset Muscle Soreness: A Systematic Review and Meta-Analysis. Journal of Clinical Medicine, avril 2022.
[⁷] Zaleski A et al. Protective effect of compression socks in a marathon runner with a genetic predisposition to thrombophilia due to Factor V Leiden. Physician and Sportsmedicine, juillet 2015.
[⁸] Telles GF, Souto LR, Pazzinatto MF, Serighelli F, Nogueira LAC, De Oliveira Silva D. Wearing Compression Socks During Running Does Not Change Physiological, Running Performance, and Perceptual Outcomes: A Systematic Review With Meta-Analysis. Journal of Sport Rehabilitation, avril 2025. Disponible sur PubMed.
Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique. Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription. Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien compétent.