Le paradoxe des deux séances
Même score, fatigue opposée
Deux séances. Durée comparable, intensité comparable sur le papier. Le sportif rentre à la maison avec des jambes très différentes selon les jours, mais quand on lui demande de comparer les deux, il se trompe presque à coup sûr.
Ce n’est pas une question de perception faussée ou de mauvaise volonté. C’est une question d’outil de mesure inadapté. Pendant longtemps, la méthode la plus répandue pour quantifier la charge d’entraînement s’appelait le TRIMP, pour Training IMPulses. Le principe : multiplier la durée de l’effort par la fréquence cardiaque moyenne. Imaginez deux sorties à vélo. La première : deux heures à 120 pulsations par minute. La seconde : une heure trente à 160 pulsations par minute. Produit dans les deux cas : 14 400 unités. Score identique. Fatigue très différente.[¹]
C’est le problème que les chercheurs en physiologie ont mis des décennies à formuler proprement : la fatigue n’est pas linéaire.
Pourquoi la fréquence cardiaque moyenne ne suffit pas
La fréquence cardiaque moyenne capture quelque chose de réel, mais elle lisse ce qui compte vraiment : la façon dont l’intensité monte. À 160 bpm, le corps ne fonctionne pas comme à 120 bpm avec 33% de temps en plus. Les mécanismes physiologiques changent de nature, pas seulement de degré. L’accumulation de lactate sanguin, la fatigue neuromusculaire, la consommation d’énergie chimique s’emballent de façon exponentielle à mesure que l’intensité grimpe.[¹]
En 1985, les professeurs Eric Banister et Cindy Hamilton, de l’Université de Vancouver, ont proposé une correction : pondérer l’effort non pas de façon linéaire mais exponentielle, en tenant compte de la fréquence cardiaque de réserve plutôt que de la valeur brute. Ce modèle fait encore référence aujourd’hui. Il a changé la façon dont les entraîneurs de haut niveau lisent une semaine de travail.
Ce que l’échelle de Borg a changé en 1970
Avant les capteurs et les formules, il y avait le ressenti. Gunnar Borg, chercheur suédois, a proposé en 1970 une échelle subjective d’effort allant de 6 à 20, où 6 correspond à un effort très léger et 20 à l’effort maximal.[²] L’idée paraît simple, presque naïve. Elle ne l’est pas. Interroger l’athlète sur ce qu’il ressent donne une information que les capteurs ne voient pas : l’état du système nerveux, la qualité du sommeil la nuit précédente, le stress du contexte.
Frédéric Grappe, directeur de la performance de l’équipe cycliste Groupama-FDJ, a poussé cette logique plus loin avec son Échelle Subjective d’Intensité de l’Effort (ESIE), qui corrèle le ressenti de l’athlète avec des indices physiologiques précis comme la lactatémie et la cinétique de fréquence cardiaque. Subjectif et objectif ne s’opposent pas. Ils se complètent.
Ce que le sportif ressent et ce que les chiffres mesurent racontent la même histoire, à condition de savoir les lire ensemble.
L’escalier à sept marches
Sept zones, sept réalités physiologiques
En 1999, Frédéric Grappe a proposé un tableau qui reste une référence dans les sciences du sport : sept zones d’intensité, conçues initialement pour le cyclisme, mais dont la logique s’applique à toute activité d’endurance.[³]
Zone 1, légère : aucune douleur musculaire, conversation très aisée, fréquence cardiaque inférieure à 75% du maximum. On peut y rester des heures. Zone 7, maximale : douleur musculaire intense aux membres inférieurs, impression d’exercice en apnée, hyperventilation à l’arrêt. On y tient entre quatre et dix secondes.
Entre les deux, six marches avec des sensations, des fréquences cardiaques et des objectifs très précis. Ce tableau a une vertu rare : il traduit des données physiologiques en langage que n’importe quel sportif peut reconnaître dans son propre corps.
Ce que vos sensations disent vraiment de votre intensité
Zone 2, moyenne : aucune douleur musculaire, conversation aisée, fatigue qui commence à se faire sentir après trois à quatre heures. C’est la zone de récupération active et d’endurance longue. Zone 3, soutenue : début des douleurs aux membres inférieurs, conversation pénible à tenir, épuisement sur deux heures. C’est l’intensité de la sortie longue au rythme de compétition, tenable sur la durée mais exigeante.[³]
Zone 4, critique : 92 à 96% de la fréquence cardiaque maximale, épuisement important à partir de vingt minutes. Zone 5, surcritique : la douleur musculaire monte vite et devient difficile à supporter, épuisement complet en cinq à dix minutes.
Ce qui frappe dans ce tableau, c’est la précision des sensations décrites. Un sportif qui a déjà couru un 10 km un peu trop vite reconnaît immédiatement la zone 4. Celui qui a tenté un sprint final sur les deux derniers kilomètres d’un semi connaît la zone 5 de l’intérieur.
La zone 3 et le piège de la sortie « moyenne »
La zone 3 mérite une attention particulière. C’est la zone où beaucoup de sportifs amateurs passent la majorité de leur temps d’entraînement sans le savoir, ni trop facile pour progresser vraiment, ni assez intense pour travailler les filières hautes. Les Anglo-Saxons l’appellent le grey zone ou le moderate intensity trap.
L’effort y est supportable, la conversation difficile mais pas impossible, et on finit la séance avec la sensation d’avoir bien travaillé. Ce n’est pas faux. Mais si chaque sortie se passe à cette intensité, le corps s’y adapte et la progression plafonne. Les études sur la polarisation de l’entraînement montrent que les sportifs qui alternent zones basses et zones très hautes progressent mieux que ceux qui restent en permanence au milieu.[+]
La zone 3 n’est pas mauvaise. Elle devient un problème quand elle est la seule.
Quand la musculation joue dans une autre catégorie
Pourquoi la fréquence cardiaque ne sert à rien en salle
Imaginez qu’on vous demande de quantifier la fatigue d’une séance de squat lourd avec un cardio-fréquencemètre. Le chiffre que vous obtiendrez sera à peu près aussi utile qu’un thermomètre pour mesurer la profondeur d’une piscine. Les efforts en force sont courts, explosifs, réalisés à des intensités qui dépassent largement la puissance maximale aérobie. La fréquence cardiaque n’a pas le temps de monter, ou monte pour de mauvaises raisons.
Le problème était connu. Jusqu’à récemment, les entraîneurs de force étaient donc obligés de s’en remettre au ressenti de l’athlète pour évaluer la charge d’une séance. L’Université de Montpellier a cherché une solution en s’inspirant du modèle de Banister et Hamilton, adapté cette fois aux exercices de résistance.[⁴]
Demi-squat contre squat complet : même charge, pas la même fatigue
Prenons un exemple que tout pratiquant de salle a déjà vécu sans forcément mettre des mots dessus. Une séance de demi-squats, où l’on descend d’une vingtaine de centimètres, contre une séance de squats complets jusqu’à la position accroupie. Même nombre de répétitions. Même poids sur la barre. Si on s’en tient au calcul classique, poids multiplié par nombre de répétitions, les deux séances sont équivalentes.
Demandez à n’importe qui qui s’est déjà entraîné sérieusement en salle. Ce n’est pas la même chose.
Le modèle de pondération développé à Montpellier intègre une constante de déclin exponentiel de la capacité à produire de la force au fil des répétitions. Plus les répétitions s’accumulent à haute intensité, plus chaque répétition suivante coûte disproportionnellement cher. La charge réelle n’est pas la somme arithmétique des efforts. C’est une courbe qui monte plus vite que prévu.[⁴]
Le principe de pondération expliqué sans équation
Le même raisonnement s’applique aux sauts. Une étude réalisée avec les joueurs de l’équipe de France de volleyball a montré que 100 sauts à 80% de la détente maximale d’un joueur imposent une contrainte comparable à 10 sauts à 90% du maximum.[⁴] Ce rapport de un à dix pour une différence de seulement dix points de pourcentage dit quelque chose d’important : à haute intensité, la fatigue ne progresse plus de façon régulière.
C’est une réalité que les haltérophiles et les culturistes connaissent intuitivement depuis longtemps. La science a maintenant les outils pour la quantifier. Ce n’est pas un détail pour les adeptes de la salle : c’est la différence entre une programmation qui progresse et une programmation qui tourne en rond.
La prochaine fois que vous comparez deux séances en regardant le poids sur la barre, pensez-y.
Ce que le praticien observe quand la charge s’accumule en silence
Les signaux que les sportifs amateurs ratent
Le surentraînement ne s’annonce pas. C’est son principal défaut de caractère. Il s’installe progressivement, sur des semaines, parfois des mois, pendant lesquels le sportif continue de s’entraîner avec la conviction que la fatigue est normale et que la progression viendra.
Les signaux sont là, mais ils ressemblent à autre chose. Une qualité de sommeil qui baisse sans raison apparente. Des jambes lourdes le matin, même après une journée sans entraînement. Une irritabilité que l’entourage remarque avant le sportif lui-même. Une fréquence cardiaque au repos légèrement élevée pendant plusieurs jours consécutifs. Un manque de motivation pour des séances qui d’habitude ne posent aucun problème. Pris isolément, chacun de ces signaux paraît anodin. C’est leur accumulation qui pose problème, et elle s’accompagne souvent d’une inflammation de bas grade que peu de sportifs identifient comme telle. La Société Française de Médecine du Sport a développé un questionnaire de dépistage du surentraînement que tout sportif peut remplir seul en quelques minutes.[+]
Consigner ses séances : une habitude qui change tout
Les outils de quantification de la charge décrits dans cet article ne servent à rien sans une chose : noter. Un carnet suffit. Trois lignes après la séance. La durée, l’intensité perçue sur l’échelle de Borg, et quelques mots sur l’état général avant et après.
Sur deux semaines, ce journal simple révèle des tendances qu’aucune montre connectée ne calculera à votre place : l’accumulation progressive, les séances où le ressenti ne correspond pas à l’intensité prévue, les jours de récupération qui n’en sont pas vraiment. Frédéric Grappe, qui travaille avec des cyclistes professionnels, rappelle que la donnée technologique et la perception de l’athlète ne s’opposent pas. Elles se complètent. La montre mesure l’effort fourni. Le sportif ressent ce que l’effort a coûté.[³] Certains signaux passent d’ailleurs par le souffle bien avant les jambes : la qualité de la respiration à l’effort est l’un des premiers indicateurs de récupération insuffisante.
Ce que je vois en consultation
Les patients qui arrivent en consultation pour une tendinopathie installée, une douleur lombaire qui ne passe pas ou une blessure musculaire récidivante ont souvent un point commun : ils n’ont pas vu venir la fatigue. Ils décrivent une période de surcharge, une compétition qui approchait, quelques nuits courtes, des séances maintenues malgré des signaux d’alerte.
Le corps accumule ce que l’agenda ne comptabilise pas. Une charge d’entraînement mal évaluée n’est pas seulement un problème de performance. C’est souvent le point de départ d’une blessure qu’on aurait pu éviter. La dimension neurologique de cette récupération est souvent la plus invisible : après un marathon, le cerveau récupère sur un calendrier qui lui est propre, indépendamment des jambes. Apprendre à lire sa fatigue, à lui donner un chiffre même approximatif, c’est une forme de prévention que je retrouve rarement dans les habitudes des sportifs amateurs que je reçois.
La science a les équations. Il reste à prendre l’habitude de s’en servir.
Vous ressentez les effets d'une charge trop lourde ?
En consultation, je vois souvent des sportifs qui ont maintenu leurs séances
malgré des signaux clairs. Une douleur qui s’installe, une récupération qui ne
suit plus. Une séance suffit parfois à remettre les choses en place.
Sources et références
Cet article est issu de la lecture de « Les mathématiques de la fatigue »,
Sport et Vie n°200, enrichie de recherches complémentaires. Les auteurs
principaux sont Frank Imbach, Théo Bouzigues et Robin Candau, de l’Université
de Montpellier. Expert cité : Frédéric Grappe, maître de conférences à
l’Université de Besançon, directeur de la performance de l’équipe cycliste
Groupama-FDJ.
[¹] Banister E., Hamilton C. Variations in iron status with fatigue modelled
from training in female distance runners. European Journal of Applied Physiology
and Occupational Physiology, 1985. Imbach F. Modelling responses to training
loads to lead performance in sports. Thèse de doctorat, Université de
Montpellier, 2021.
[²] Borg G. Perceived exertion as an indicator of somatic stress.
Scandinavian Journal of Rehabilitation Medicine, 1970.
[³] Grappe F. Cyclisme et optimisation de la performance. Éd. De Boeck,
3e édition, 2018.
[⁴] Imbach F. Modelling responses to training loads to lead performance
in sports. Thèse de doctorat, Université de Montpellier, 2021. Données
complémentaires : Bouzigues T., Candau R., Université de Montpellier,
Sport et Vie n°200.
[+] Stöggl T., Sperlich B. Polarized training has greater impact on key
endurance variables than threshold, high intensity, or high volume training.
Frontiers in Physiology, 2014. Disponible sur
PubMed Central.
[+] Société Française de Médecine du Sport.
Questionnaire de dépistage du
surentraînement.
Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique.
Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription.
Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel
de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur
votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien
compétent.