Quand le cerveau manque de carburant, il se sert ailleurs
Le glycogène s’épuise. Et après ?
Tout le monde sait que l’effort long vide les réserves de glycogène. Muscles, foie, sang : quand le stock descend sous un certain seuil, le corps bascule sur les graisses. C’est documenté, mesuré, enseigné dans toutes les formations de physiologie sportive. Ce que l’on savait moins, c’est que le cerveau fait exactement pareil.
Le glycogène cérébral représente une réserve modeste comparée à celle des muscles. Il suffit à tenir un effort court. Sur un marathon, la donne change. Après plusieurs heures de course, le cerveau se retrouve dans la même situation que les jambes : il doit trouver autre chose. Si vous avez déjà lu comment l’intestin gère le carburant de l’effort, vous savez que la chaîne logistique énergétique en course est plus complexe qu’il n’y paraît.
La myéline, réserve de secours inattendue
La myéline entre alors dans l’équation d’une façon que personne n’avait encore mesurée chez l’homme. Cette gaine lipidique qui enveloppe les axones de nos neurones est connue pour son rôle isolant : elle accélère la conduction nerveuse, rend les signaux plus précis, plus rapides. Ce que l’étude espagnole publiée dans Nature Metabolism en 2025 a mis en évidence, c’est que les cellules productrices de myéline, les oligodendrocytes, peuvent métaboliser les lipides de cette gaine pour produire de l’énergie.[¹]
Le cerveau ne stocke pas de graisse sous forme de tissu adipeux. Il en contient, mais sous une forme structurelle. En situation de stress métabolique extrême, cette structure devient temporairement une réserve. C’est une réponse fonctionnelle, pas une dégradation pathologique. La nuance est importante.
Ce que les oligodendrocytes font sans qu’on le leur demande
Ce mécanisme était connu chez le rongeur depuis quelques années. Des études en neurosciences avaient montré que l’hypoglycémie pouvait induire une dégradation progressive de la myéline via la bêta-oxydation des acides gras dans les oligodendrocytes.[¹] L’étude espagnole est la première à le documenter chez des coureurs humains, en conditions réelles de course, avec imagerie à l’appui. Si vous vous intéressez à la façon dont le cerveau se remodèle tout au long de la vie, ce mécanisme s’inscrit dans la même logique de plasticité remarquable.
Ce n’est pas le cerveau qui flanche. C’est le cerveau qui s’adapte, avec les moyens du bord.Ce que les IRM ont montré, chiffres à l’appui
Dix coureurs, un scanner avant et après
Le protocole est simple dans sa conception, ambitieux dans sa mise en œuvre. Dix coureurs expérimentés, huit hommes et deux femmes, ont passé une IRM cérébrale avant leur marathon, puis dans les jours suivants, à deux semaines et à deux mois post-course.[¹] L’indicateur mesuré : la myelin water fraction (MWF), un marqueur IRM reconnu comme reflet fiable du contenu en myéline dans la substance blanche.[²]
Jusqu’à 28 % de réduction dans certaines zones
Les résultats ont surpris les neurologues eux-mêmes. Le signal MWF chutait de manière significative dans plusieurs régions, notamment les faisceaux pyramidaux de la protubérance (jusqu’à 28 % de réduction) et les voies corticospinales (26 %).[¹] Ces chiffres sont nets. Ce ne sont pas des variations perdues dans la marge d’erreur.
Une hypothèse confondante a été soigneusement écartée : la déshydratation. Elle aurait pu modifier les signaux IRM sans impliquer la myéline. Les volumes cérébraux ont été mesurés avant et après la course. Ils n’ont pas changé.[¹] La réduction de MWF reflète bien une diminution du contenu en myéline, pas un artefact lié à la perte d’eau.
Coordination motrice, intégration sensorielle : les régions les plus touchées
Les zones concernées ne sont pas anodines. Les faisceaux corticospinaux transmettent les ordres moteurs du cortex vers la moelle épinière. La protubérance joue un rôle dans la coordination motrice, l’équilibre, l’intégration des informations sensorielles. Autrement dit, les régions qui perdent temporairement de la myéline sont précisément celles qui gèrent ce qu’un coureur en fin de marathon cherche à préserver : ses appuis, sa foulée, sa posture.
La question de ce qui se passe dans la tête d’un coureur au 38e kilomètre vient d’obtenir une réponse qu’on n’attendait pas forcément sous cette forme.La récupération existe. Elle prend deux mois.
Deux semaines : la remontée commence
La bonne nouvelle d’abord : la myéline se reconstitue. L’étude le confirme avec la même rigueur qu’elle a mise à mesurer la diminution. À deux semaines post-marathon, les niveaux de MWF remontaient de façon substantielle. Mais ils n’avaient pas retrouvé leurs valeurs initiales.[¹] Les coureurs se sentaient probablement en forme, reprenaient l’entraînement, planifiaient la suite. Pendant ce temps, leur substance blanche finissait silencieusement son chantier.
Deux mois : retour à la normale, confirmé par IRM
À deux mois, le retour à la normale était complet, confirmé par IRM.[¹] Pedro Ramos-Cabrer, chercheur principal à l’Université du Pays Basque, résume : le cerveau semble agir comme une réserve énergétique quand les autres nutriments s’épuisent, et sa récupération suit un calendrier qui lui est propre.[¹] Ce calendrier ne coïncide pas nécessairement avec celui des muscles, ni avec celui des tendons. C’est le point que les programmes de récupération n’intègrent pas encore.
L’ultra-endurance : un délai probablement plus long
L’ultra-endurance pose une question ouverte. Si 42 kilomètres suffisent à produire des réductions mesurables pendant deux mois, un trail de 100 kilomètres ou un Ironman induirait probablement un déficit plus profond, avec une fenêtre de récupération élargie en proportion.[¹] Personne ne l’a encore mesuré. C’est la limite honnête de l’étude, et ses auteurs le disent explicitement. Une autre inconnue demeure : que se passe-t-il chez les coureurs qui enchaînent les marathons avec moins de deux mois d’intervalle ? Si la myéline n’a pas eu le temps de se reconstituer, le déficit s’accumule-t-il ? Des études sur des cohortes plus larges sont nécessaires.[+]
Deux mois : ni une catastrophe, ni une donnée à mettre de côté.Ce que le praticien retient pour le sportif amateur
Pourquoi enchaîner les marathons mérite réflexion
La tentation est grande d’enchaîner les marathons. Le calendrier des courses est chargé, l’envie de progresser est réelle, et la récupération musculaire se fait parfois en trois semaines. Ce que cette étude invite à reconsidérer, c’est que récupération musculaire et récupération neurologique ne suivent pas le même agenda. Huit à dix semaines entre deux courses longues n’est plus seulement une recommandation empirique. C’est une donnée physiologique qui a désormais des images IRM pour l’appuyer.
Les signaux que le corps envoie et qu’on attribue aux jambes
Les signaux d’alerte en fin de marathon, et dans les semaines qui suivent, ont longtemps été attribués à la fatigue musculaire. Sensations de maladresse, appuis moins sûrs, foulée qui ne répond plus, petites erreurs de coordination qui semblent venir de nulle part. C’est souvent vrai. Mais une partie de ces signaux vient peut-être d’ailleurs. La fatigue, mesurée objectivement à l’entraînement, est déjà plus complexe qu’une simple question de jambes. Ajoutez-y la dimension neurologique de la récupération, et le tableau devient plus complet.
Ce que j’observe en consultation
Je vois en consultation des sportifs qui planifient deux marathons à six semaines d’intervalle sans s’interroger. Qui s’étonnent d’une performance en demi-teinte sur le second, attribuent ça à une mauvaise journée ou à un manque de préparation. La dimension neurologique de la récupération n’entre jamais dans leur équation, faute d’en avoir entendu parler.
Ce n’est pas une raison de renoncer au marathon. C’est une raison de respecter les fenêtres de récupération, non seulement pour les tendons et les muscles, mais pour le cerveau qui coordonne l’ensemble.
Votre récupération mérite plus qu'une semaine de repos
En consultation, j’accompagne les coureurs qui veulent mieux comprendre ce que leur corps encaisse, et mieux planifier la suite. Le cerveau récupère. Autant lui en laisser le temps.
Sources et références
Cet article est issu de la lecture d’une brève parue dans la presse sportive spécialisée, enrichie de l’étude originale et de recherches complémentaires.
[¹] Ramos-Cabrer P, Cabrera-Zubizarreta A, Padro D, Matute-González M, Rodríguez-Antigüedad A, Matute C. Reversible reduction in brain myelin content upon marathon running. Nature Metabolism, vol. 7, 2025, p. 697-703. Disponible sur doi.org/10.1038/s42255-025-01244-7.
[²] MacKay A.L., Laule C. Magnetic resonance of myelin water: an in vivo marker for myelin. Brain Plasticity, vol. 2, 2016, p. 71-91.
[+] Technology Networks. Marathon Running Reduces Brain Myelin, But It Recovers. Mars 2025. Disponible sur technologynetworks.com.
Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique. Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription. Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien compétent.
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