25 grammes par prise : d’où vient ce chiffre ?

Une règle née dans les années 2000

Depuis une vingtaine d’années, une conviction s’est installée dans les salles de sport avec la solidité d’un mythe fondateur : au-delà de 25 grammes de protéines par prise, l’organisme ne saurait faire mieux qu’oxyder le surplus comme du vulgaire carburant. La règle circulait partout. Sur les étiquettes, dans les forums de musculation, dans la bouche des coachs. Elle avait cette apparence rassurante des vérités simples.

Le problème, c’est qu’elle reposait sur des études aux jambes courtes.

Ce que les anciennes études mesuraient vraiment

Les travaux des années 2000 qui ont fondé cette limite mesuraient essentiellement la synthèse des protéines myofibrillaires dans les heures qui suivaient immédiatement l’effort. Fenêtre temporelle étroite, méthodes de traçage limitées, population restreinte. Ce qu’ils montraient, c’est qu’au-delà de 20-25 grammes, on n’observait pas de gain supplémentaire sur la synthèse musculaire dans les 4 heures post-exercice. Ce qu’ils ne montraient pas, c’est ce qui se passait ensuite. Ni ce que devenaient vraiment les acides aminés ingérés en excès. La nuance est de taille.

Pourquoi ce plafond a été accepté sans être vraiment vérifié

La croyance s’est enkystée pour une raison simple : elle était pratique. Elle justifiait le fractionnement des apports, donnait une règle claire aux sportifs, et arrangeait au passage les fabricants de shakers individuels. Stéphane Walrand, chercheur en nutrition humaine à l’INRAE, résume la situation sans détour : l’idée que les protéines en excès seraient simplement éliminées est vraie, mais elle concerne un tout autre régime que celui d’un sportif qui vient de finir une séance lourde. La confusion entre deux contextes physiologiques différents a alimenté un débat qui aurait pu être tranché plus tôt.

L’étude qui allait tout remettre à plat est venue des Pays-Bas. Et son protocole méritait qu’on s’y attarde.

L’étude qui a tout remis à plat

Des isotopes radioactifs dans du lait de vache Holstein

En décembre 2023, l’équipe de Jorn Trommelen à l’Université de Maastricht publie dans Cell Reports Medicine (facteur d’impact : 15) une étude qui tranche avec les approximations habituelles du champ.[¹] Le protocole est d’une précision chirurgicale. Les chercheurs utilisent des protéines de lait isolées d’une vache Holstein, marquées aux isotopes radioactifs, pour tracer en temps réel le destin de chaque gramme de protéines ingéré dans l’organisme. Si les acides aminés finissent dans le muscle, on le sait. S’ils finissent dans les urines ou les selles, on le sait aussi. Rien n’échappe au marquage.

Les sujets, des hommes de 20 à 40 ans, réalisent d’abord une séance de musculation lourde : quatre ateliers (presse jambes, extension des jambes, tirage vertical, tirage latéral), quatre séries de dix répétitions à 65 puis 80% de leur répétition maximale. Une séance qui ressemble à ce que font des milliers de sportifs amateurs chaque semaine. Puis ils ingèrent soit 0g, soit 25g, soit 100g de protéines d’un coup. Biopsies musculaires au quadriceps. Prises de sang répétées.

100 grammes d’un coup : les résultats surprenants

Les résultats ont, selon les propres termes des auteurs, surpris les chercheurs eux-mêmes. La réponse anabolique à l’ingestion de protéines n’a pas de plafond détecté. Plus la dose est élevée, plus l’incorporation dans le muscle est prolongée et importante.[¹] La prise de 100g génère une réponse anabolique supérieure à celle de 25g, et cette réponse se prolonge au-delà de 12 heures post-exercice, contre 4 heures pour la dose standard.

85% des protéines consommées servent réellement à la synthèse des différents tissus de l’organisme, muscles en tête. L’oxydation, elle, reste marginale, quelle que soit la quantité ingérée. C’est précisément ce point qui invalide l’idée reçue : les protéines ne sont pas « brûlées comme du carburant » au-delà d’un seuil. Elles travaillent, plus lentement, plus longtemps.

Ce que les biopsies musculaires ont révélé

Le suivi par isotopes va plus loin encore. Les taux de synthèse des protéines myofibrillaires augmentent significativement lorsque la dose de 100g est précédée, dans les heures antérieures, d’un apport de 25g, par rapport au groupe contrôle. La hausse atteint 20 à 40% selon les fenêtres temporelles observées (0-4h et 4-12h post-exercice).[¹]

Une précision utile pour ne pas sur-interpréter ces résultats : l’étude a été réalisée sur des hommes jeunes et récréatifs. Un commentaire publié en 2024 dans l’International Journal of Sport Nutrition and Exercise Metabolism souligne que ces données ne semblent pas se transposer aux femmes entraînées en résistance.[+] La science avance, les nuances aussi.

Reste une question que l’étude ne pose pas : que font les industriels de cette nouvelle donnée ?

La poudre marche. Les produits hyperprotéinés, c’est différent.

Quand le marketing s’empare d’une vraie donnée scientifique

Le marché des produits hyperprotéinés représentait 360 millions d’euros de chiffre d’affaires pour les seuls skyrs en 2025, et les rayons ne désemplissent pas.[²] Xavier Terlet, expert en innovation alimentaire au cabinet ProtéinesXTC, décrit une mécanique rodée : les produits sont présentés comme ayant une action coupe-faim et musclante, tout à la fois. Deux promesses pour le prix d’une.

Que Choisir a analysé une centaine de références. Le verdict est sans appel : la plupart s’avèrent ultratransformées, grasses, salées ou sucrées. Le yaourt Hipro intègre des épaississants, des édulcorants, des arômes et un correcteur d’acidité. La barre Cookie Dough de Joyfuel, qui se vante de sa faiblesse en sucres, affiche un Nutri-Score D.[²]

Ce que Que Choisir a trouvé dans 100 références

Les gaufres protéinées d’Accelerate coûtent cinq fois plus cher que leurs équivalentes classiques. Le skyr Danone vaut le double d’un fromage blanc de la même marque, pour seulement 3 grammes de protéines supplémentaires par portion. Le fromage Protein Lindahls, conditionné en petits sachets individuels, se révèle deux fois plus onéreux qu’un emmental classique en bloc, pour une teneur en protéines quasiment identique.[²]

Mathilde Touvier, épidémiologiste à l’INSERM, formule l’essentiel avec une précision qui vaut tous les emballages : une substance bénéfique dans sa matrice naturelle peut produire l’effet inverse quand elle en est isolée artificiellement.[²] Les protéines du fromage ne fonctionnent pas de la même façon que des protéines extraites par cracking chimique et réinjectées dans un biscuit.

Les sources naturelles que personne ne met en avant

100 grammes de lentilles cuites fournissent 9 grammes de protéines. 35 grammes de poulet cuit : 10 grammes. Un œuf entier : entre 6 et 7 grammes. Ces aliments n’ont pas de packaging tapageur, ni de promesse d’activation de la synthèse musculaire inscrite en rouge sur fond noir. Ils ont juste l’avantage d’exister depuis longtemps dans nos assiettes, sans additifs, à un prix qui ne ressemble pas à une blague.

Stéphane Walrand (INRAE) est direct : pour la grande majorité des adultes de moins de 65 ans, même sportifs, une alimentation ordinaire couvre déjà les besoins. Les Français ingèrent en moyenne près du double des 0,83g/kg/jour recommandés par l’ANSES.[²] La poudre peut avoir sa place. Le rayon hyperprotéiné du supermarché, beaucoup moins.

La vraie question n’est pas « est-ce que ça marche ? » mais « pour qui, dans quel contexte, et avec quoi ? »

Ce que ça change concrètement pour vous

Pour qui la poudre a vraiment un intérêt

La poudre de protéines n’est pas un supplément universel. C’est un outil contextuel. Elle présente un intérêt réel dans des situations précises : un sportif qui enchaîne deux séances en moins de 24 heures et peine à couvrir ses apports par l’alimentation seule, quelqu’un en phase de prise de masse avec un programme de force structuré, ou encore un athlète dont le mode de vie complique les repas riches en protéines complètes après l’effort.

Brad Schoenfeld, professeur en sciences du sport à l’Université Lehman (États-Unis), cadre l’effet avec une honnêteté peu commune dans ce secteur : ingérer 20 à 30 grammes de protéines dans l’heure qui suit l’effort aide un peu à la prise de masse musculaire, mais l’effet reste très limité, surtout si on a mangé avant l’entraînement.[²] Sans entraînement sérieux, la poudre ne fabrique rien.

Le cas particulier des seniors et des plus de 65 ans

C’est probablement là que l’argument est le plus solide. Après 65 ans, la capacité d’absorption intestinale diminue et les mécanismes d’incorporation des protéines dans les tissus perdent en efficacité.[¹] L’ANSES recommande 1g/kg/jour après 65 ans contre 0,83g avant. Pour les pratiquants intensifs de musculation, Stéphane Walrand monte cette recommandation à 1,8g/kg/jour. Environ un tiers des seniors serait en déficit réel.[²]

Dans ce contexte, les produits enrichis en protéines peuvent effectivement rendre service. Pas pour faire du muscle. Pour éviter d’en perdre. La sarcopénie, cette fonte musculaire liée à l’âge, est un enjeu de santé publique autrement plus sérieux que l’optimisation des gains en salle.

Ce que l’entraînement reste obligé de faire à votre place

L’étude de Maastricht le dit sans détour : une dose massive de protéines post-exercice n’a de sens que si elle fait suite à une séance lourde. Dans le groupe contrôle sans musculation, les 100g de protéines produisent un effet anabolique bien moindre.[¹]

Voilà ce que ne dira jamais l’emballage du skyr à 4,50 euros : le muscle ne synthétise pas parce qu’on lui apporte de la matière. Il synthétise parce qu’on lui a d’abord donné une raison de le faire.

Vous mangez bien, vous vous entraînez sérieusement. Et pourtant.

Récupération longue, progrès qui stagnent, corps qui ne répond plus comme avant : parfois, la réponse n’est pas dans l’assiette. Une séance permet de faire le point sur ce qui freine vraiment.

Sources et références

Source principale
Sport & Vie n°204 — « La vérité sur les poudres », Anthony MJ Sanchez, LIPSEM, Université de Lausanne (UNIL). Article de référence ayant motivé cette lecture et les recherches complémentaires qui l’accompagnent.

[¹] Trommelen J., van Lieshout G.A.A., Nyakayiru J. et al. — The anabolic response to protein ingestion during recovery from exercise has no upper limit in magnitude and duration in vivo in humans. Cell Reports Medicine, vol. 4, n°12, 19 décembre 2023. DOI : 10.1016/j.xcrm.2023.101324. Supporte : invalidation de la limite des 25g, protocole isotopes, résultats dose-réponse, fenêtre anabolique de 12h, taux de synthèse myofibrillaire, données biopsies musculaires, effet post-effort conditionné par l’exercice, données seniors sur l’absorption.

[²] Abdoun E., Vey D., Baudoin N. — « Hyperprotéinés : encore une mode qui passera ». Que Choisir, mars 2026, pp. 20-23. Avec les contributions de Xavier Terlet (ProtéinesXTC), Stéphane Walrand (INRAE), Brad Schoenfeld (Université Lehman, États-Unis), Marc Anton (INRAE), Mathilde Touvier (INSERM), Emily Mayer (Circana). Supporte : chiffres de marché, analyse des 100 références hyperprotéinées, données prix, Nutri-Score, recommandations ANSES, besoins seniors, effet coupe-faim, sources alimentaires naturelles.

[+] Moore D.R. et al. — Commentary : The Anabolic Response to Protein Ingestion During Recovery From Exercise Has No Upper Limit in Magnitude and Duration In Vivo in Humans. International Journal of Sport Nutrition and Exercise Metabolism, vol. 34, n°5, 2024. Supporte : nuance sur la non-transposition des résultats aux femmes entraînées en résistance. Ajout éditorial externe aux sources principales.

Institutions citées
ANSES — Agence nationale de sécurité sanitaire, recommandations apports en protéines.
INRAE — Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
INSERM — Institut national de la santé et de la recherche médicale.


J’ai lu cet article de Sport & Vie n°204 avec le sentiment que quelque chose d’important venait de changer dans un débat qui stagnait depuis des années. Les conclusions de l’équipe de Maastricht ne règlent pas tout, mais elles déplacent suffisamment les lignes pour mériter d’être partagées, mises en contexte, et confrontées à ce que l’on observe par ailleurs — notamment dans les rayons de supermarché. C’est l’objet de cet article, enrichi de recherches complémentaires et du regard critique de Que Choisir sur ce marché en pleine expansion.

Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique. Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription. Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien compétent.