Ce que le film montre. Ce que la science mesure.
Un film, une maladie, et beaucoup d’idées reçues
Plus fort que moi est sorti en France le 1er avril. Deux BAFTA, un acteur principal (Robert Aramayo) sacré meilleur acteur devant Leonardo DiCaprio, 100% de critiques positives sur Rotten Tomatoes.[+] Le film raconte l’histoire vraie de John Davidson, Écossais diagnostiqué avec le syndrome de Gilles de la Tourette dans les années 1980, à une époque où personne ne savait vraiment de quoi il s’agissait. Le juge qui l’a jugé pour trouble à l’ordre public non plus, d’ailleurs.
C’est un bon film. Humaniste, drôle sans être irrespectueux, solide. Ce qu’il ne peut pas faire en deux heures, c’est vous expliquer ce que ce syndrome est neurologiquement, ce qu’il produit dans un corps en mouvement, et pourquoi certains des meilleurs sportifs de la planète en étaient atteints.
Ce que le Syndrome de la Tourette est vraiment
Le syndrome a été décrit en 1885 par Georges Gilles de la Tourette, neurologue de l’école de Charcot.[¹] Il se caractérise par des tics moteurs et vocaux involontaires, répétitifs, souvent précédés d’une tension interne que les patients décrivent comme une pression qui monte et qu’on ne peut pas retenir indéfiniment. La prévalence réelle tourne autour de 0,5% de la population, soit environ 1 personne sur 200.[¹] Trois fois plus de garçons que de filles. Composante génétique forte, expression variable selon les individus et les environnements.
Ce que l’on sait moins : les symptômes atteignent un pic entre 10 et 13 ans, puis diminuent progressivement à l’adolescence. À l’âge adulte, beaucoup de patients parviennent à mieux les contrôler.[¹] Ce n’est pas une maladie dégénérative. Ce n’est pas non plus une maladie psychiatrique, même si elle s’accompagne fréquemment de TOC ou de troubles de l’attention.
La coprolalie : 10%, pas 100%
Ce que tout le monde retient du syndrome de Tourette, c’est le juron incontrôlable sorti à contretemps. La coprolalie, émission involontaire de mots grossiers ou obscènes, est réelle. Elle est aussi présente chez seulement 10% des patients, pas davantage.[¹] Le reste du temps, les tics sont moteurs : clignements d’yeux, raclements de gorge, mouvements d’épaule. Discrets. Souvent confondus avec de la nervosité, de l’impatience, ou un manque d’éducation. Des décennies de mauvais diagnostic ont découlé de là.
Le sport, lui, ne s’est pas embarrassé de ces approximations. Il a juste produit des résultats.
Quand le sport devient un régulateur neurologique
L’activité physique atténue les tics : les données
Une méta-analyse publiée dans European Psychiatry en février 2018, conduite par des chercheurs de l’Université de Vancouver, a passé en revue les études disponibles sur l’activité physique et le syndrome de Tourette.[²] Conclusion : l’exercice physique atténue les tics, à la fois en nombre et en intensité. Ce n’est pas un effet placebo, ce n’est pas une impression subjective des patients. C’est mesurable.
Ce qui est intéressant, c’est le mécanisme proposé. Le sport agirait comme régulateur dans la production de dopamine. Or c’est précisément un excès de dopamine qui explique l’activité musculaire incontrôlée dans le syndrome de Tourette.[¹] L’exercice ne supprime pas le problème. Il travaille en amont, sur le terrain qui le produit.
Dopamine, circuits inhibiteurs et BDNF
La coordination motrice que nécessite la pratique sportive sollicite les voies nerveuses qui freinent nos gestes intempestifs. Ce sont les mêmes circuits inhibiteurs moteurs qui dysfonctionnent dans le syndrome de Tourette.[¹] Les entraîner, c’est travailler directement sur le terrain défaillant.
À cela s’ajoute l’augmentation du BDNF, le brain-derived neurotrophic factor, que l’on peut se représenter comme le meilleur engrais naturel pour les neurones et leurs synapses.[¹] Le BDNF favorise la neuroplasticité cérébrale. Autrement dit : le sport participerait à rééquilibrer les circuits déréglés, pas seulement à en masquer les effets.
Pourquoi la coordination compte plus que l’intensité
Ce n’est pas le souffle court qui fait la différence. Un footing à intensité modérée sollicite moins les circuits inhibiteurs qu’une activité technique : dribbles, lancers répétés, nage en eau libre. Les sports qui exigent de la précision, de la répétition et une attention constante à la trajectoire du corps semblent produire les effets les plus nets.[²]
C’est peut-être pour ça que les cas les plus documentés concernent des sportifs de précision : un lanceur de baseball, un gardien de but, un shooteur à 95,6% aux lancers francs. Le hasard fait parfois bien les choses. Parfois, il ne fait que confirmer ce que la biologie avait prévu.
Ces quatre hommes n’avaient pas choisi leur maladie. Ils avaient choisi leur sport. Et c’est là que les deux histoires se rejoignent.
Quatre champions. Quatre façons de vivre avec.
Jim Eisenreich et Tim Howard : quand le diagnostic change tout
Jim Eisenreich signe son premier contrat MLB en 1982 avec les Twins du Minnesota. Dès le sixième match, sous l’effet d’un stress envahissant, il perd pied. Les tics dégénèrent en convulsions et tremblements. Le médecin du club lui prescrit un bêta-bloquant qui aggrave sa respiration. Il finit dans un service psychiatrique où le Dr Faruk Abuzzahab pose enfin le bon diagnostic : syndrome de Gilles de la Tourette.[³] Haloperidol, clonazépam, et la patience de retrouver son calme. Il revient en MLB. Champion des Phillies en 1993, champion des Marlins en 1997.
Tim Howard, gardien de Manchester United puis d’Everton, 121 sélections avec l’équipe nationale américaine, a raconté la même chose autrement dans son livre paru en 2015.[⁴] La maladie lui a conféré un atout inattendu : une capacité à lire le jeu, à anticiper les schémas, à deviner la trajectoire d’une attaque avant qu’elle ne se forme. Ce que les journalistes américains ont appelé le « Secrétaire de la Défense ». Ce que lui appelait simplement faire son travail.
Mahmoud Abdul-Rauf : le rituel comme armure
Mahmoud Abdul-Rauf joue pour les Nuggets de Denver entre 1990 et 1996. Son syndrome se traduit par une obsession du toucher et de la symétrie, des clignements d’yeux si rapprochés qu’il perd parfois le contact avec la réalité. Dans les moments les plus calmes, il lui arrive de défaire et refaire ses lacets jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement ajustés, ou de répéter le même bout de phrase jusqu’à obtenir le bon débit et le bon timbre.[¹]
Pendant sa troisième saison à Denver, son taux de réussite aux lancers francs atteint 95,6%. Ce chiffre le place en troisième position nationale, juste derrière José Calderon et Calvin Murphy.[¹] Il n’était pas performant malgré le syndrome. Le rituel avait simplement trouvé son terrain d’expression le plus utile.
Anthony Ervin : seize ans entre deux médailles d’or
Anthony Ervin est né en 1981 dans la banlieue de Los Angeles. À 9 ans, il fugue de la piscine. À 10 ans, il met le feu aux draps de sa chambre. Il déteste nager.[¹] Ses parents l’inscrivent quand même, pour canaliser une impulsivité qui déborde de partout. À 19 ans, il remporte la médaille d’or du 50 mètres nage libre aux Jeux de Sydney 2000, à égalité avec Gary Hall Jr. Puis il décroche tout. Vend sa médaille 17 000 euros aux victimes du tsunami de 2004. Traverse des années de dérive, de dépression, de drogues, de tatouages et de musique.
Il reprend la natation à l’université à 26 ans. En 2016, à 35 ans, il remporte à nouveau la médaille d’or du 50 mètres à Rio, devant Florent Manaudou.[⁵][⁶] Seize ans séparent ses deux titres olympiques. Et quand on lui demande ce qui l’a ramené à l’eau : «L’eau est l’environnement sensoriel le plus dense qui soit.»[¹] Il avait besoin de ça pour se calmer. Il le savait sans le formuler.
Ce que ces quatre trajectoires ont en commun, c’est moins la maladie que ce qu’ils en ont fait. Et ce que le corps peut faire, quand on lui donne un cadre pour exprimer ce qu’il ne sait pas retenir.
Ce que ça change, en consultation
Le système nerveux autonome, terrain commun
Le syndrome de Gilles de la Tourette n’est pas une indication directe de l’ostéopathie. Ce serait faux de le prétendre, et inutile de le suggérer. Mais les patients atteints de Tourette, comme beaucoup de personnes qui vivent avec une suractivité du système nerveux, présentent souvent des tensions chroniques du tronc, de la nuque, des épaules : zones où le corps encaisse les décharges qu’il n’arrive pas à inhiber.
Le système nerveux autonome régule l’ensemble de ces mécanismes. C’est aussi l’un des terrains sur lesquels l’ostéopathie travaille, en cherchant à réduire les zones de restriction qui entretiennent un état de vigilance excessif.[+] Pas de causalité directe sur les tics. Une influence possible sur le contexte dans lequel ils s’expriment.
Ce que l’ostéopathie peut (et ne peut pas) faire
Soyons clairs : l’ostéopathie ne traite pas le syndrome de Tourette. Les traitements médicamenteux, les thérapies comportementales comme le CBIT (Comprehensive Behavioral Intervention for Tics), et dans certains cas la stimulation cérébrale profonde, restent les prises en charge de référence.[+]
Ce qu’une consultation peut apporter, c’est une évaluation des tensions musculo-squelettiques associées, un travail sur la régulation du système nerveux autonome, et un espace pour mettre des mots sur ce que le corps exprime. Certains patients arrivent épuisés par des années de contraction permanente. Ça compte.
Quand consulter, et pourquoi le sport ne suffit pas seul
L’activité physique régulière reste l’un des outils les mieux documentés pour accompagner le syndrome de Tourette. Mais elle ne remplace pas un suivi neurologique, et elle ne s’improvise pas non plus quand le corps est déjà en tension maximale. Reprendre ou adapter une pratique sportive après une période difficile mérite souvent un regard extérieur.
Si vous vivez avec ce syndrome, si vous accompagnez quelqu’un qui en est atteint, ou si vous cherchez simplement à comprendre comment votre système nerveux fonctionne sous l’effort, une consultation permet d’établir un bilan et de construire quelque chose de concret.
Votre système nerveux mérite une évaluation
Sources et références
[¹] Source principale
Olivier Beaufays, «Gilles de la Tourette, la maladie des surdoués», Sport & Vie n°213. Soutient l’ensemble des données épidémiologiques (prévalence, sex-ratio, évolution des symptômes), les mécanismes dopaminergiques, les cas Jim Eisenreich, Tim Howard, Mahmoud Abdul-Rauf et Anthony Ervin, ainsi que les citations directes des sportifs.
[²] Effects of physical activity on the symptoms of Tourette syndrome: A systematic review, European Psychiatry, février 2018, Université de Vancouver. Soutient les sections sur l’atténuation des tics par l’exercice et le rôle de la coordination motrice.
[³] Jim Eisenreich, entretien publié dans le Los Angeles Times, 17 juin 1987. Soutient le récit du diagnostic et du retour en compétition.
[⁴] Tim Howard, The Keeper: A Life of Saving Goals and Achieving Them, HarperCollins, 2015. Soutient le portrait de Tim Howard et la description de ses stratégies de compensation.
[⁵] «Olympics 2012 Gold Medal Swimmer Anthony Ervin Is Out to Reclaim His Title», Rolling Stone Magazine, 2 avril 2012. Soutient la trajectoire d’Anthony Ervin et la citation sur l’eau.
[⁶] Constantine Markides, Chasing Water: Elegy of an Olympian, Edge of Sport, 2016. Soutient les éléments biographiques complémentaires sur Anthony Ervin.
[+] Ajouts éditoriaux externes au PDF source
Film Plus fort que moi (I Swear), réal. Kirk Jones, 2025 — sortie France 1er avril 2026, StudioCanal. BAFTA du meilleur acteur pour Robert Aramayo. Soutient l’introduction et l’accroche éditoriale.
CBIT (Comprehensive Behavioral Intervention for Tics) : thérapie comportementale de référence dans la prise en charge du syndrome de Tourette, recommandée par les sociétés de neurologie pédiatrique. Soutient la section H3 D2.
Régulation ostéopathique du système nerveux autonome : données issues de la littérature générale en ostéopathie et neurophysiologie. Soutient les sections H3 D1 et D2.
J’ai lu cet article dans Sport & Vie n°213 il y a quelques semaines. Le titre m’avait intrigué — «la maladie des surdoués» — et les quatre portraits de sportifs m’avaient arrêté. Puis Plus fort que moi est sorti en France cette semaine, et il m’a semblé utile de mettre les deux en regard. Ce texte est le résultat de cette lecture et des recherches complémentaires qu’elle a déclenchées.
Anthony Delaunay, ostéopathe et biokinergiste à Nantes.
Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique. Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription. Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien compétent.