Ce genou qui commence à se manifester

Les premiers signaux que les sportifs ignorent trop longtemps

Ça commence toujours par un détail. Un élancement au réveil, vite oublié sous la douche. Une légère raideur au démarrage de la séance, qui disparaît après dix minutes d’échauffement. Le sportif se dit que ça va passer. Et ça passe, effectivement. Jusqu’au jour où ça ne passe plus.

Les premiers signes de l’arthrose du genou chez le sportif actif sont rarement spectaculaires. On parle de petites décharges électriques qui se répandent autour de l’articulation pendant l’effort, d’un gonflement discret après une longue sortie vélo ou une séance de course, d’une douleur à l’atterrissage sur le talon qui pousse imperceptiblement à modifier sa foulée. Ces adaptations compensatoires sont souvent les premières à alerter un praticien attentif, bien avant que la douleur franche ne s’installe.

Le problème, c’est que le sportif est précisément la personne la moins bien placée pour prendre ces signaux au sérieux. L’habitude de la gêne, la tolérance à l’effort, la conviction que ça fait partie du jeu : autant de filtres qui retardent la consultation. Et pendant ce temps, le cartilage, lui, ne prend pas de vacances.

L’arthrose n’est pas une punition, c’est une mécanique

Le cartilage articulaire ne se régénère pas comme un muscle. Il n’a pas de vascularisation propre, pas d’accès direct aux nutriments transportés par le sang. Il se nourrit par imbibition, à travers le liquide synovial qui baigne l’articulation. Ce liquide, la synovie, contient naturellement de l’acide hyaluronique. C’est lui qui donne à la synovie sa viscosité caractéristique, cette consistance légèrement gélatineuse qui permet aux surfaces cartilagineuses de glisser les unes sur les autres sans friction excessive.

Avec l’âge et la répétition des contraintes mécaniques, la concentration en acide hyaluronique dans la synovie diminue. Le liquide perd de sa viscosité. Les cartilages s’érodent progressivement. C’est l’arthrose. Pas une maladie déclenchée par un événement brutal dans la grande majorité des cas, mais un processus lent, mécanique, qui s’installe sur des années et entretient une inflammation articulaire de bas grade.[¹] Ce que beaucoup ignorent, c’est que ces contraintes répétées ne s’arrêtent pas aux articulations. Sur un marathon, l’intestin encaisse lui aussi des dizaines de milliers de chocs. Ce que ça implique pour la nutrition et la tolérance digestive pendant la course mérite d’être connu avant le départ.

Arrêter le sport : bonne idée ou pire erreur ?

C’est le réflexe de beaucoup de patients qui arrivent en consultation avec un genou récalcitrant : « J’ai arrêté de courir depuis deux mois, mais ça ne va pas mieux. » Le repos complet semble logique. Il est pourtant contre-productif dans la plupart des cas d’arthrose débutante à modérée.

L’exercice physique modéré a un effet anti-inflammatoire documenté. Il stimule la production de liquide synovial, améliore la nutrition du cartilage par imbibition et renforce la musculature péri-articulaire qui soulage mécaniquement l’articulation. C’est d’ailleurs la position claire des recommandations de la HAS : l’activité physique avec renforcement musculaire constitue le traitement de première intention dans l’arthrose, avec un rapport bénéfice/risque supérieur à celui des traitements médicamenteux.[²] À l’inverse, l’arrêt brutal de toute activité entraîne une fonte musculaire rapide, une raideur articulaire et souvent une aggravation des symptômes à la reprise.

Trop de sport fait flamber. Pas assez l’affaiblit. La ligne de crête entre les deux mérite d’être trouvée avec un professionnel, pas au doigt mouillé.

La question n’est donc pas « est-ce que j’arrête ? » mais « comment j’adapte ? » Et c’est là que la viscosupplémentation entre parfois dans la conversation.

L’acide hyaluronique : que dit vraiment la science en 2025 ?

Comment fonctionne la viscosupplémentation

Le principe est simple à comprendre, même si l’aiguille dans le genou l’est moins à accepter. On injecte directement dans la capsule articulaire une solution d’acide hyaluronique exogène, pour compenser ce que la synovie ne produit plus en quantité suffisante. L’objectif : restaurer la viscosité du liquide articulaire, réduire la friction entre les surfaces cartilagineuses et diminuer la douleur.

L’acide hyaluronique utilisé dans ces injections ne provient plus des crêtes de coq d’autrefois. Il est aujourd’hui majoritairement produit par fermentation bactérienne à partir de céréales comme le blé, le maïs ou le soja. Ce n’est pas exactement la même molécule que l’acide hyaluronique d’origine animale, mais elle s’en approche suffisamment pour produire un effet mécanique réel dans l’articulation. Le poids moléculaire de la formulation utilisée joue d’ailleurs un rôle dans l’efficacité obtenue, ce que les études récentes commencent à mieux documenter.[³]

Une cure complète représente généralement plusieurs injections espacées sur quelques semaines. Le coût : environ 300 euros l’unité, entièrement à la charge du patient depuis le déremboursement par la Sécurité sociale en 2017.[⁴] Ce détail mérite d’être posé clairement avant toute discussion sur l’efficacité.

Les études récentes : efficace, pour qui et à quel stade ?

La littérature scientifique sur la viscosupplémentation est abondante, ce qui ne veut pas dire qu’elle est unanime. Personne n’a dit que la rhumatologie était simple, et les données récentes ne font pas exception.

Les méta-analyses les plus récentes dessinent une image nuancée. Une revue publiée en février 2025 dans le Journal of Clinical Medicine conclut à une efficacité modérée de l’AH articulaire sur la douleur et la fonction, surtout aux stades précoces à modérés de l’arthrose.[⁵] En revanche, une analyse publiée dans Osteoarthritis & Cartilage en septembre 2024, portant sur les essais randomisés de haute qualité méthodologique, est plus sévère : sur les études à faible risque de biais, l’AH ne montre pas d’effet significatif sur la douleur par rapport au placebo.[⁶]

Les positions des sociétés savantes françaises reflètent exactement ce débat. Le CNGE 2022 conclut à un rapport bénéfice/risque défavorable et conseille d’éviter la viscosupplémentation. La SFR 2020 la considère au contraire comme un outil thérapeutique important de la gonarthrose symptomatique. Ce n’est pas blanc ou noir. Ce sont deux lectures d’une même réalité clinique complexe.[⁴]

Le consensus européen EUROVISCO de 2024 tente de réconcilier ces positions en affinant les indications : l’AH articulaire bénéficie aux patients jeunes, actifs, présentant une arthrose débutante, sans surpoids majeur et avec une bonne mobilité résiduelle.[⁷] Autrement dit, le bon produit pour le bon profil au bon moment. Ce qui n’est pas la même chose que de dire que ça marche ou que ça ne marche pas.

Chez les sportifs spécifiquement, une étude comparative entre AH et PRP sur 48 footballeurs professionnels italiens en fin de carrière montrait des résultats d’abord favorables à l’AH dans les six premiers mois, avant que la tendance ne s’inverse.[¹] Le PRP, plasma riche en plaquettes prélevé sur le patient lui-même, reste une alternative dont les résultats à long terme méritent d’être suivis, sans qu’on puisse aujourd’hui proclamer un vainqueur définitif.

Le vrai problème : masquer la douleur ou l’écouter ?

C’est le point que les rhumatologues les plus prudents soulèvent systématiquement, et que les sportifs entendent le moins bien. La disparition de la douleur après une injection n’est pas la preuve que l’articulation va mieux. C’est la preuve que la douleur a été réduite.

La distinction est fondamentale. Un sportif soulagé reprend ses entraînements à l’identique, parfois plus intensément, avec la conviction que le problème est réglé. Or le cartilage érode toujours. Sans le signal douloureux pour lui imposer des limites, le sportif peut accélérer précisément ce qu’il cherchait à freiner. C’est pour cette raison que plusieurs équipes rhumatologiques déconseillent la viscosupplémentation aux stades précoces de l’arthrose : mieux vaut un compagnon embarrassant qu’un compagnon silencieux qui creuse discrètement sa tranchée.[¹]

La douleur articulaire est un signal. Pas toujours proportionnel, pas toujours juste, mais un signal. Et comme tout signal, il mérite d’être compris plutôt qu’éteint. L’excès de sucre et l’inflammation systémique qu’il entretient font d’ailleurs partie des facteurs aggravants souvent négligés dans le suivi de l’arthrose du sportif.

Ce que la science ne peut pas faire pour vous, c’est évaluer votre genou, votre pratique sportive et votre trajectoire personnelle. C’est là que le praticien reprend la main.

Ce que l’expérience du praticien ajoute à l’équation

Le profil du sportif qui peut en bénéficier

Kiné du sport depuis 2000, j’ai accompagné des sportifs de tous niveaux, du basketteur professionnel au cyclosportif du dimanche. Un constat s’impose : l’injection d’acide hyaluronique n’est ni une solution universelle ni une imposture. C’est un outil. Et comme tout outil, son efficacité dépend entièrement de la situation dans laquelle on l’utilise.

Le profil qui répond le mieux à la viscosupplémentation est assez cohérent d’une étude à l’autre. Un sportif relativement jeune, entre 40 et 55 ans, présentant une arthrose débutante à modérée, sans surpoids significatif, avec une musculature péri-articulaire encore fonctionnelle et une mobilité articulaire conservée. Le consensus EUROVISCO va plus loin : chez les sportifs professionnels et les patients jeunes, un retraitement systématique pourrait même être envisagé, en raison de la capacité de l’AH à ralentir la progression de l’arthrose sur le long terme.[⁷]

En revanche, le patient qui arrive en consultation avec un genou dévasté, incapable de descendre un escalier sans s’accrocher à la rampe, relève d’une discussion différente. Pour ce profil, l’injection seule ne suffit pas. La question chirurgicale finit toujours par s’inviter dans la pièce.

L’injection seule ne suffit pas : le rôle du travail corporel

C’est probablement le message le moins entendu dans le parcours de soin de l’arthrose du sportif. On repart avec une ordonnance pour trois injections, un rendez-vous dans six semaines, et l’impression que le travail est fait. Il ne l’est pas.

L’acide hyaluronique peut réduire la friction et diminuer la douleur. Il ne renforce pas le quadriceps, ne corrige pas un appui valgus, ne rééquilibre pas une chaîne postérieure surchargée par des années de running. Or ce sont précisément ces déséquilibres qui ont accéléré l’usure articulaire et qui continueront à le faire si on ne s’en occupe pas. Sur un parquet ou en salle de kiné, j’ai croisé plus d’un basketteur professionnel convaincu que sa piqûre semestrielle réglait l’affaire. Il reprenait les entraînements à pleine intensité deux semaines après. Le genou encaissait en silence. Jusqu’au moment où il refusait de se taire.

C’est là que la complémentarité entre kinésithérapie et ostéopathie prend tout son sens. La kiné construit : elle renforce, elle stabilise, elle rééduque le geste. L’ostéopathie déverrouille : elle restaure la mobilité globale, libère les tensions des tissus mous périarticulaires et traite les compensations que le corps a accumulées, souvent à distance du genou douloureux. Une cheville raide, un bassin bloqué, une tension lombaire chronique peuvent entretenir une contrainte articulaire au genou sans que le patient en ait conscience.

À cela s’ajoute une dimension que l’on néglige trop souvent : le bilan podologique et postural. Un appui mal réparti, une différence de longueur de membres même minime, une semelle inadaptée : autant de facteurs qui chargent le genou de manière asymétrique à chaque foulée, chaque pédalée, chaque réception de saut. L’éducation au matériel fait partie intégrante de la prise en charge. Le choix des chaussures, le type de terrain, le réglage précis du vélo, la hauteur de selle : ces détails ne sont pas anecdotiques. Sur un volume d’entraînement de sportif régulier, ils deviennent des variables mécaniques majeures.

Les deux approches ne se substituent pas l’une à l’autre. Elles se complètent. Ce regard global sur le corps entier vaut d’ailleurs bien au-delà du genou : chez certains sportifs de haut niveau, le système nerveux central s’exprime dans des pathologies que l’on n’associe pas spontanément à la performance. C’est ce qu’explore cet article sur le syndrome de Tourette et le sport, où les mêmes mécanismes neurologiques dessinent des trajectoires de champions.

Apprendre à négocier avec son articulation plutôt qu’à la faire taire

L’arthrose ne se guérit pas. Ce n’est pas une nouvelle réjouissante, mais c’est une réalité avec laquelle il vaut mieux composer honnêtement que de tourner autour. Ce que l’on peut faire en revanche, c’est ralentir sa progression, maintenir une fonction articulaire satisfaisante et continuer à pratiquer une activité physique adaptée. Pour beaucoup de sportifs, cet objectif est tout à fait accessible.

Cela suppose d’accepter quelques ajustements. Modifier certains gestes techniques, réduire les impacts répétés, varier les disciplines, intégrer des activités à faible contrainte articulaire comme la natation ou le vélo dans un programme qui en contenait peu. Ce n’est pas abandonner le sport. C’est le pratiquer avec un peu plus d’intelligence que la moyenne, ce qui, entre nous, n’est pas le point fort traditionnel du sportif blessé.

La douleur articulaire persistante mérite une évaluation sérieuse, pas une automédication ni une résignation. Ni l’injection systématique, ni l’arrêt total. Une stratégie personnalisée, construite avec des professionnels qui connaissent à la fois la biomécanique du genou et les contraintes réelles de votre pratique sportive.

Votre genou vous préoccupe ?

Un bilan ostéopathique permet d’évaluer l’ensemble de la chaîne articulaire, d’identifier les compensations et de construire une stratégie adaptée à votre pratique sportive. Sans injonction. Sans précipitation.

Cet article est rédigé à partir de l’article « Pour ou contre l’acide hyaluronique ? » publié dans Sport&Vie n°208, signé François Borel-Hänni, que j’ai trouvé particulièrement pertinent pour mes patients. J’ai souhaité le partager ici, enrichi de recherches complémentaires sur les données les plus récentes.

François Borel-Hänni est journaliste scientifique spécialisé en médecine du sport et en physiologie de l’effort.

Bibliographie

[¹] François Borel-Hänni, « Pour ou contre l’acide hyaluronique ? », Sport&Vie n°208. Mécanisme de l’arthrose, viscosupplémentation chez les sportifs, position des rhumatologues sur le masquage de la douleur.

[²] Haute Autorité de Santé (HAS), Prescription d’activité physique, Arthroses périphériques, juillet 2022. Activité physique comme traitement de première intention. Consulter la fiche HAS

[³] Raman R. et al., Intra-Articular Hyaluronic Acid for Knee Osteoarthritis: A Systematic Umbrella Review, Journal of Clinical Medicine, février 2025. Efficacité modérée aux stades précoces, rôle du poids moléculaire.

[⁴] RecoMédicales, Gonarthrose : recommandations SFR 2020 et CNGE 2022. Positions divergentes des sociétés savantes françaises, déremboursement 2017. Consulter les recommandations

[⁵] Bannuru R.R. et al., Effectiveness of Intra-articular Hyaluronic Acid, Journal of Clinical Medicine, février 2025. Efficacité sur la douleur et la fonction articulaire.

[⁶] Katz J.N. et al., Effectiveness and Safety of Intra-articular Interventions for Knee and Hip Osteoarthritis, Osteoarthritis & Cartilage, septembre 2024. Absence d’effet significatif vs placebo sur essais à faible risque de biais.

[⁷] Groupe EUROVISCO, Consensus Guidelines on Viscosupplementation, Cartilage, 2024. Profil patient répondeur, intérêt du retraitement chez les sportifs professionnels. Consulter le consensus EUROVISCO

 

Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique. Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription.Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien compétent.