Descendre lentement, c’est déjà s’entraîner

Ce que votre muscle fait quand vous résistez à la gravité

Monter une charge, tout le monde le fait. La redescendre lentement, personne ne s’en préoccupe vraiment. C’est pourtant là que se passe l’essentiel.

Lorsque le muscle s’allonge sous contrainte, il travaille en mode excentrique. Ce régime de contraction se produit constamment, sans qu’on y pense : la descente des escaliers, le freinage à la fin d’un saut, la décélération d’un sprinteur en fin de course. Le problème, c’est qu’en salle, cette phase dure en moyenne deux fois moins longtemps que la montée. Alors qu’elle représente, physiologiquement parlant, la moitié la plus productive de chaque répétition.

La titine, cette protéine géante que vous sollicitez sans le savoir

La titine est la plus grande protéine de l’organisme. Sa taille : 1 micron, soit un millionième de mètre. Ce qui, pour une protéine, est colossal. Son rôle : relier entre eux les différents composants de l’architecture myofibrillaire et assurer l’intégrité de la cellule musculaire pendant les étirements. C’est elle qui gère ce que les entraîneurs de sport appellent la raideur passive du muscle, c’est-à-dire sa capacité à s’allonger sans se déchirer lors des mouvements passifs.[⁴]

À ne pas confondre avec la raideur active, qui définit la capacité du muscle à encaisser des contraintes mécaniques élevées en se contractant et à stocker de l’énergie pour la restituer quelques millisecondes plus tard. Ces deux qualités sont complémentaires. L’entraînement excentrique les travaille simultanément.

Pourquoi 80 % des fibres s’activent là où 5 % suffisent en montée

Pour lancer une balle de baseball à pleine vitesse, le corps recrute environ 5 % de ses têtes de myosine.[³] Non pas parce que le geste est facile, mais parce qu’à cette vitesse d’exécution, les sites d’ancrage moléculaires n’ont pas le temps de se coordonner davantage. En mode excentrique, l’étirement du muscle libère des espaces entre les éléments cellulaires et réveille les têtes de myosine qui attendaient en réserve. Lors d’un rebond immédiat après une réception de saut d’un mètre, on peut en recruter jusqu’à 80 %.[³] C’est ce qui rend les séances de pliométrie sans équivalent dans le mode concentrique.

Ce recrutement massif s’appuie aussi sur des structures de soutien que l’entraînement excentrique construit de manière spécifique.

Ce que l’excentrique construit que le concentrique ne touche pas

Collagène, tendons, structures de soutien : le chantier invisible

La force musculaire ne dépend pas uniquement de la taille des fibres et de la puissance des têtes de myosine. Elle dépend aussi des structures qui les enveloppent et les stabilisent, notamment le collagène réticulé. Ce tissu présente à la fois la souplesse nécessaire pour lisser les pics de force et la solidité pour résister à des tensions qui s’expriment en centaines de kilos par centimètre carré. À masse égale, il est dix fois plus résistant que l’acier.[²]

Les personnes physiquement actives possèdent proportionnellement plus de collagène réticulé que les sédentaires. Et parmi les modes d’entraînement disponibles, l’excentrique est celui qui stimule le plus efficacement sa synthèse. Une information que peu de programmes de musculation intègrent explicitement, alors qu’elle change la lecture de chaque répétition. Elle change aussi celle de la récupération en général : construire des structures de soutien solides réduit mécaniquement les phénomènes inflammatoires de surcharge.

Hans Hoppeler et les basketteurs : 5 centimètres de détente en six semaines

Le professeur Hans Hoppeler, de l’Université de Berne, a mené des travaux devenus des références dans le domaine.[¹] Avec des basketteurs, il a montré qu’un programme de pédalage excentrique de six semaines suffisait à améliorer la détente sèche de 8 %, soit 5 centimètres. Des résultats comparables ont été obtenus chez de jeunes champions de ski alpin avec un protocole différent : remplacer les vingt dernières minutes de musculation lourde par vingt minutes d’excentrique à charge modérée. Ce groupe a présenté une augmentation de 6,5 % à la fois de sa masse musculaire et de ses performances en saut. L’autre groupe, qui continuait à travailler plus lourd, n’a rien gagné de tel. La science a ce don agaçant de contredire les certitudes les mieux établies.

Pourquoi le muscle blessé revient souvent plus solide

Quand un muscle est sollicité au-delà d’un certain seuil en mode excentrique, les sarcomères se désassemblent et une enzyme de nettoyage intervient. La fibre se régénère. Et la fibre régénérée revient généralement plus solide que l’ancienne, dotée de meilleures capacités de résistance. Au fil des entraînements, on accumule progressivement des fibres d’une raideur exceptionnelle, avec plus de sarcomères en série et un meilleur angle de pénation.[⁶] C’est une forme de plasticité structurelle que le mode concentrique seul ne produit pas au même degré.

Ces mécanismes ont des applications directes, que vous soyez sprinteur, en rééducation ou simplement soucieux de rester en forme à soixante ans.

Applications concrètes : sprint, tendinite, vieillissement

L’échauffement excentrique avant un effort explosif

Florian Fernandez, de l’Université de Toulouse, a montré qu’un échauffement composé de 60 squats excentriques à 50 % de la répétition maximale concentrique suffisait à améliorer significativement la puissance musculaire au sprint.[¹] Le groupe qui réalisait le même exercice en mode concentrique n’obtenait pas cet avantage. Le protocole ne nécessite pas de matériel particulier : il s’agit simplement de contrôler la descente, de lui donner du temps. Pour les sports explosifs, ce type d’échauffement dépasse désormais la musculation classique dans les préparations physiques sérieuses.[+]

Tendinite d’Achille, genou du sauteur : l’excentrique comme traitement de référence

Le Dr. Keitaro Kubo, de l’Université de Tokyo, a montré que la perfusion sanguine du tendon d’Achille augmentait après une séance d’excentrique.[⁸] Plus de sang dans le tendon, c’est plus d’éléments nutritifs disponibles pour la cicatrisation. L’exercice documenté pour la tendinite d’Achille est aujourd’hui bien établi : se placer sur le rebord d’une marche, avant-pied en appui, talons dans le vide, descendre lentement le corps jusqu’à étirer le tendon, tenir quelques secondes, répéter plusieurs fois par jour. Une méta-analyse de 2023 confirme que l’excentrique reste plus efficace que les autres formes d’exercice dans la prise en charge de la tendinopathie du tendon d’Achille.[+] L’excentrique a également été testé après reconstruction du ligament croisé antérieur, avec des résultats globalement favorables, même si les mécanismes d’action restent partiellement à préciser.[⁹]

Sarcopénie et reconditionnement : le paradoxe du moins pour plus

L’entraînement excentrique coûte trois à quatre fois moins d’oxygène que le concentrique à travail égal. Cette propriété, établie dès 1952 par les chercheurs Abbott et Abbott dans une expérience aussi ingénieuse que modeste (deux vélos reliés dos à dos, l’un pédalant normalement, l’autre freinant la rotation), le rend accessible là où le travail cardiovasculaire intense ne l’est pas encore. Vingt séances de basse intensité sur tapis en descente ont suffi à augmenter sensiblement la masse musculaire et la section transversale des fibres chez l’animal.[⁵] Pour les personnes âgées, les patients atteints de bronchopneumopathie chronique obstructive ou ceux qui reviennent de longues périodes d’inactivité, c’est souvent la porte d’entrée la plus raisonnable vers un reconditionnement progressif.

Ce tableau ne serait pas complet sans ce qu’on observe concrètement quand des patients intègrent ce travail dans leur quotidien.

Ce que le praticien observe quand on intègre l’excentrique

Les erreurs les plus fréquentes en salle (et pourquoi elles coûtent cher)

La première erreur : aller trop lourd trop vite. En mode excentrique, le muscle est sollicité nettement plus intensément qu’en concentrique, notamment lors des exercices de pliométrie. Des volleyeurs de l’Équipe de France testant des gilets lestés en entraînement ont régulièrement dû interrompre le programme pour des douleurs de type tendinite ou périostite. Leur appareil locomoteur n’était tout simplement pas prêt pour de telles charges.[¹]

La deuxième erreur, plus silencieuse : négliger la phase de descente en croyant que seule la charge compte. Ramener une barre lentement à la position basse ne coûte rien de plus en temps. Ce que ça change en résultats, en revanche, est documenté depuis des décennies.

Progressivité, dosage, signaux d’alerte

Le principe de base : commencer avec le poids du corps. Ralentir la phase de descente à trois ou quatre secondes sur chaque exercice. Suspendre la séance à la moindre douleur inhabituelle. N’augmenter la charge que lorsque cette phase est maîtrisée. Les nouvelles recommandations de l’American College of Sports Medicine (2026) rappellent que les techniques avancées ne sont pas systématiquement nécessaires pour progresser, et que la maîtrise du mouvement prime sur la charge.[+] L’excentrique dans le mois qui précède une compétition importante est déconseillé : les adaptations structurelles prennent du temps, et les tissus doivent être disponibles, pas en cours de remodelage. Un suivi de la charge d’entraînement globale permet d’éviter les accumulations silencieuses qui précèdent la plupart des blessures.

Ce que je vois en consultation

Les patients qui consultent pour des tendinopathies récurrentes ont rarement intégré un travail excentrique dans leur routine. Quand ils en font, c’est souvent trop vite et trop lourd. La réintégration progressive de la phase de descente, même sans programme structuré, change les choses. Le corps apprend à absorber des forces qu’il transmettait brutalement aux structures tendineuses et articulaires. C’est moins spectaculaire qu’un protocole en douze semaines. Mais c’est souvent là que les améliorations durables commencent.

Une tendinopathie qui s'éternise, un genou qui proteste à la descente des escaliers ?

En consultation, l’intégration progressive du travail excentrique fait partie des approches que j’utilise régulièrement. Un bilan permet de savoir d’où vient le problème avant de choisir comment le traiter.

Sources et références

Cet article est issu de la lecture de « Sortez vos catapultes ! », Sport et Vie n°163, enrichie de recherches complémentaires. Auteurs : Robin Candau, Florian Fernandez, Anthony MJ Sanchez (Université de Toulouse / Montpellier).

[¹] Candau R., Fernandez F., Sanchez A.MJ. Moderate Load Eccentric Exercise; A Distinct Novel Training Modality. Frontiers in Physiology, novembre 2016.

[²] Doutreloux J.P. et al. Effects of jump training on passive mechanical stress and stiffness in rabbit skeletal muscle: role of collagen. Acta Physiologica Scandinavia, 2003.

[³] Force generation by skeletal muscle is controlled by mechanosensing in myosin filaments. Nature, 2015.

[⁴] Titin strain contributes to the Frank-Starling law of the heart by structural rearrangements of both thin- and thick-filament proteins. PNAS, février 2016.

[⁵] Tsumiyama W. Induction of Muscle Hypertrophy in Rats through Low Intensity Eccentric Contraction. Journal of Physiology, Therapy and Science, octobre 2014.

[⁶] Effects of eccentric strength training on biceps femoris muscle architecture and kneejoint range of movement. European Journal of Applied Physiology, 2009.

[⁷] Induction of Muscle Hypertrophy in Rats through Low Intensity Eccentric Contraction. Physical Therapy Science, 2014.

[⁸] Kubo K. Effects of Repeated Concentric and Eccentric Contractions on Tendon Blood Circulation. International Journal of Sports Medicine, 2015.

[⁹] Effect of Eccentric Strengthening After Anterior Cruciate Ligament Reconstruction on Quadriceps Strength. Sport Rehabilitation, 2013.

[+] Prudêncio D.A. et al. Eccentric exercise is more effective than other exercises in the treatment of mid-portion Achilles tendinopathy: systematic review and meta-analysis. BMC Sports Science, Medicine and Rehabilitation, 2023. Disponible sur PubMed Central.

[+] American College of Sports Medicine. Resistance Training Prescription for Muscle Function, Hypertrophy, and Physical Performance in Healthy Adults. Medicine and Science in Sports and Exercise, 2026. Disponible sur acsm.org.

Cet article est à visée exclusivement informative et pédagogique. Il ne constitue pas un avis médical, un diagnostic ou une prescription. Il ne remplace en aucun cas une consultation auprès d’un professionnel de santé qualifié. En cas de douleur, symptôme persistant ou doute sur votre état de santé, consultez votre médecin ou un praticien compétent.